Comment les solutions Evergreen répondent au défi de la liquidité

27 mai 2026

Les marchés privés deviennent de plus en plus accessibles aux investisseurs institutionnels et aux investisseurs privés fortunés, notamment via des fonds semi-liquides Evergreen. Ces véhicules offrent des opportunités régulières de souscription et de rachat, apportant ainsi un niveau de flexibilité traditionnellement absent des actifs privés. Toutefois, les investissements sous-jacents demeurent de nature long terme et intrinsèquement illiquides. Comment un fonds peut-il offrir une liquidité périodique tout en investissant dans des actifs conçus pour être détenus durant plusieurs années ?

À première vue, les actifs des marchés privés sont fondamentalement illiquides. Les investissements en capital-investissement (Private Equity) peuvent nécessiter plusieurs années avant de générer des distributions, le calendrier de sortie dépendant souvent de conditions de marché plus larges, telles que la dynamique du marché des fusions-acquisitions ou la disponibilité du financement.

Les flux de trésorerie sont également irréguliers. Les appels de fonds interviennent lorsque les gérants identifient des opportunités d’investissement, tandis que les distributions ne surviennent qu’à la cession ou au refinancement des actifs sous-jacents. Ce profil de flux de trésorerie diffère donc sensiblement de celui des actifs cotés.

Il existe par ailleurs des disparités selon les segments des marchés privés. Les stratégies de crédit privé génèrent souvent des revenus prévisibles via les paiements d’intérêts, tandis que les rendements du Private Equity sont plus concentrés et liés à des événements spécifiques, souvent associés à des opérations de sortie.

Le modèle Evergreen introduit un changement notable dans l’architecture des marchés privés. Contrairement aux fonds fermés traditionnels, les structures Evergreen fonctionnent avec des flux entrants et sortants continus. Les investisseurs peuvent souscrire de façon continue et demander des rachats dans des fenêtres prédéfinies, généralement mensuelles ou trimestrielles. Les valorisations de portefeuille sont actualisées régulièrement selon un processus de la valeur nette d’inventaire (NAV).

Ce modèle exige donc une coordination rigoureuse entre le profil de liquidité des actifs sous-jacents et les modalités de rachat offertes aux investisseurs. La gestion de cet équilibre constitue une responsabilité centrale du gérant. Elle implique de concilier attractivité commerciale et discipline dans la gestion de la liquidité.

L’importance de la gestion de la liquidité

La stabilité d’une structure Evergreen repose sur plusieurs mécanismes complémentaires permettant aux gérants d’anticiper et de piloter les besoins de liquidité.

Le premier pilier réside dans la gestion des réserves de liquidité et des facilités de crédit. Les fonds maintiennent généralement une poche de liquidité destinée à répondre aux demandes de rachat à court terme ou aux appels de fonds, sans recourir à la cession d’actifs. Cette poche de liquidité représente en général de 5 % à 15 % (parfois jusqu’à 30 %) des actifs du fonds, selon la stratégie.

La détermination de la taille optimale de cette réserve de liquidité requiert une calibration précise. Une liquidité insuffisante accroît le risque, tandis qu’un excès de trésorerie réduit l’exposition investie et peut peser sur la performance.

De nombreux fonds complètent cette poche de liquidité par des lignes de crédit adossées aux souscriptions. Ces lignes permettent aux gérants de couvrir temporairement des besoins de liquidité, de lisser les flux opérationnels et de réduire les délais entre souscriptions, investissements et rachats. Leur utilisation requiert néanmoins de la discipline, car l’endettement engendre un coût de financement et accroît le levier au sein de la structure.

Un second pilier réside dans le rythme d’investissement. Les portefeuilles Evergreen sont généralement construits progressivement sur plusieurs millésimes, ce qui signifie que les investissements sont réalisés dans le temps et non concentrés sur une seule période. Cette diversification par millésime contribue à lisser le calendrier des distributions futures. La période de montée en puissance d’un fonds Evergreen (notamment lors de la première année) est cruciale. La capacité à déployer rapidement le capital, tout en maintenant la sélectivité, est essentielle. L’investissement dans des actifs générant une performance à court terme, tels que les transactions secondaires, est particulièrement adapté à cette phase. Par ailleurs, l’allocation vers des stratégies créatrices de valeur dans la durée garantit une approche équilibrée, soutenant à la fois les résultats à court terme et la croissance du portefeuille à long terme.

Les gérants doivent également réinvestir efficacement les distributions pour maintenir l’exposition cible aux actifs privés. À défaut de cette discipline, le portefeuille pourrait accumuler un excès de liquidité, réduisant sa capacité à générer des rendements sur le long terme. Le rythme d’investissement doit également rester aligné sur les flux de souscriptions, garantissant que le déploiement du capital évolue en phase avec la croissance du fonds.

Un exercice d’équilibriste

Les fonds Evergreen offrent généralement des opportunités de rachat périodiques, associées à des délais de préavis permettant aux gérants d’anticiper les besoins de liquidité. Ces fenêtres de rachat constituent une caractéristique essentielle de la structure, offrant aux investisseurs une flexibilité que les fonds fermés traditionnels ne proposent pas. Les rachats sont généralement autorisés à hauteur de 5 % de la valeur nette d’inventaire (NAV) du fonds par période, après une période initiale de blocage. Ce mécanisme permet d’équilibrer la liquidité offerte aux investisseurs avec la capacité du fonds à gérer efficacement son portefeuille.

Pour éviter que l’activité de rachat ne déstabilise le portefeuille, plusieurs mécanismes de protection peuvent être mis en place. Les « redemption gates » limitent la proportion du fonds pouvant être rachetée sur une période donnée, plafonnant généralement les retraits à un pourcentage fixe de la NAV (par exemple 5 %). Ce dispositif protège la stabilité du portefeuille en évitant des ventes forcées d’actifs et garantit un traitement équitable des investisseurs restants. Si les demandes de rachat excèdent le seuil, elles sont servies au prorata, l’excédent étant reporté à la fenêtre suivante, permettant aux gérants de maintenir une gestion ordonnée de la liquidité. Le « swing pricing » permet d’ajuster temporairement la valeur liquidative lorsque les flux de souscription ou de rachat deviennent exceptionnellement importants, de sorte que les coûts de transaction soient supportés par les investisseurs entrants ou sortants, et non par ceux qui restent. Des systèmes de file d’attente peuvent également être utilisés lorsque les demandes de rachat excèdent la liquidité disponible.

La robustesse du processus de valorisation est tout aussi essentielle. Puisque les souscriptions et rachats s’effectuent à la valeur liquidative du fonds, celle-ci doit refléter fidèlement la valeur sous-jacente du portefeuille. En période de volatilité des marchés, la prudence dans la valorisation revêt une importance particulière.
La discipline de valorisation n’est cependant qu’un élément d’un cadre de liquidité plus large. Les stratégies Evergreen sont conçues pour rester résilientes dans des environnements de marché défavorables. Les stress tests jouent un rôle central dans ce dispositif.

Les gérants modélisent généralement des scénarios où les demandes de rachat augmentent tandis que les distributions du portefeuille diminuent. De telles situations peuvent survenir lors de ralentissements économiques, lorsque les marchés de sortie deviennent moins actifs et que les investisseurs recherchent simultanément davantage de liquidité.

Pour surveiller ces risques, les gérants suivent plusieurs indicateurs. Les ratios de couverture de liquidité mesurent la capacité du fonds à honorer les demandes de rachat avec les ressources disponibles.

Des prévisions détaillées de flux de trésorerie permettent d’anticiper les mouvements de capitaux futurs, tandis que l’analyse actif-passif évalue le degré de décalage entre la liquidité du portefeuille et les droits de rachat des investisseurs.

Les sources de liquidité

La principale source de liquidité provient du portefeuille lui-même. Les investissements privés matures génèrent des distributions qui alimentent naturellement la liquidité du fonds. Les stratégies de dette privée apportent des flux réguliers grâce aux coupons, tandis que certaines participations en Private Equity — notamment issues du marché secondaire — peuvent générer des distributions plus rapides. Les gérants peuvent également céder certaines positions sur le marché secondaire pour libérer de la liquidité et ajuster les expositions. Une allocation dynamique entre Private Equity, crédit privé et infrastructures contribue également à maintenir un profil de liquidité stable dans le temps.

L’environnement réglementaire vient renforcer ces pratiques. L’évolution du cadre des Fonds Européens d’Investissement à Long Terme (FEILT) en Europe a facilité le développement de structures de marchés privés semi-liquides tout en renforçant les standards de gouvernance et les exigences de gestion du risque de liquidité.

La gestion de la liquidité comme compétence différenciante

À mesure que les marchés privés prennent de l’ampleur dans les portefeuilles patrimoniaux, les fonds Evergreen semi-liquides sont appelés à devenir un point d’accès central pour les investisseurs en quête de diversification au-delà des marchés cotés. Leur succès dépend toutefois de la rigueur apportée à la gestion de la liquidité.

Les gérants qui combinent discipline dans la gestion de la poche de trésorerie, le rythme d’investissement maîtrisé, les pratiques de valorisation robustes et le suivi rigoureux des risques peuvent construire des stratégies Evergreen stables à travers différents environnements de marché. La gestion de la liquidité devient ainsi une compétence clé, différenciant les plateformes de marchés privés et soutenant la crédibilité à long terme du modèle Evergreen.

  • Frédéric BOCK Head of Investment Management, Indosuez Fund Solutions
  • Aurélie MAILLARD Global Head of B2B Distribution Private Markets, DPAM in Switzerland